Le roman cri du cœur d’Anaïs Barbeau-Lavalette — La femme qui fuit

Critique du livre – La femme qui fuit

 

La_femme_qui_fuit_couvertureLa femme qui fuit est le troisième roman de l’auteure cinéaste Anaïs Barbeau-Lavalette. Un ouvrage gagnant de plusieurs prix et publié par Marchand de feuilles, en 2015. Un pur incontournable: ce roman biographique écrit avec grande sensibilité est à fendre l’âme. Il trace le portrait de la grand-mère d’Anaïs, Suzanne Meloche, qui fuit, sans jamais s’arrêter, à la recherche de sa liberté et pour sa survie. Abandonnant ainsi ses enfants pour toujours.

 

Une soif de liberté à tout prix

Aidée d’une détective, Anaïs Barbeau-Lavalette découvre l’histoire d’une femme marginale qui s’évade au bout de sa quête, mais aussi de sa noirceur. Vers la fin des années quarante, une poignée d’artistes et d’intellectuels(les) se révoltent contre l’élite conservatrice politique et cléricale. Suzanne Meloche s’allie, entre autres, aux mouvements des Noirs d’Amérique et est la première femme à pratiquer l’écriture de l’automatisme. Cette féministe défend l’anticonformisme. En 1948, elle se range aux côtés de Riopelle, Borduas et Gauvreau, lorsqu’ils signent le Refus global, manifeste remettant en question les valeurs traditionnelles de la société québécoise. À travers les combats de sa grand-mère, l’auteure parle de celle-ci avec une proximité déconcertante, même si elle ne l’a presque pas connue. Elle s’adresse à son aïeule au présent, la tutoie, et décrit son désarroi dans une émotion brûlante.

 

Les empreintes du passé

Ce roman soulève les moments marquants de la Révolution tranquille du Québec et du contexte duplessiste : la Grande Noirceur. Il bouleverse aussi par le style, l’émotion et l’intensité touchante d’une déchirure familiale, de l’abandon et des blessures que cette nécessité de courir laisse à tout jamais.

 

La blessure familiale

L’expression de l’absence et de l’appétit d’aimer traduit l’héritage que la fille auteure désire laisser à sa mère, qui a toujours eu peur d’être abandonnée, encore.

L’extrait suivant en témoigne :

Parce que je suis en partie constituée de ton départ.

Ton absence fait partie de moi, elle m’a aussi fabriquée.

Tu es celle à qui je dois cette eau trouble qui abreuve mes racines, multiples et profondes.

Ainsi, tu continues d’exister.

Dans ma soif inaltérable d’aimer.

Et dans ce besoin d’être libre, comme une nécessité extrême.

Mais libre avec eux.

Je suis libre ensemble, moi [1]

 

Le dessein de sa grand-mère et ses tourments sont essentiellement repris dans ce passage. Ce dernier devient le trait d’union entre l’espoir d’être nous et celui de vivre une relation mère-fille dans un amour fusionnel. À travers l’histoire révoltante de son aïeule, ce sentiment irrépressible est celui chéri par l’auteure dans ce cri du cœur écrit pour l’éternité à sa propre mère, à elle, la petite-fille, et à ses descendants.

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[1] BARBEAU-LAVALETTE, Anaïs, La femme qui fuit, Montréal, Marchand de feuilles, 2015, 376 p.