Griffintown : Un monde «sang» merci — Marie Helène Poitras

Critique littéraire de Griffintown

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Marie Hélène Poitras, auteure de Griffintown n’est pas à son premier roman. Cette auteure prolifique a publié plusieurs ouvrages en plus d’être récipiendaire de nombreux prix. D’ailleurs son premier roman; Soudain le Minotaure (Triptyque, 2002) lui a valu le prix Anne Hébert en 2003.

Née en 1975, Mme Poitras a vécu à Aylmer et à Saint-Jean-sur-Richelieu avant de s’installer à Montréal. Collaboratrice à de nombreux magazines à titre de critique littéraire, elle se consacre principalement à son travail de journaliste musique à l’hebdomadaire Voir. Son livre  Griffintown (Alto 2012),  un roman contemporain lui a valu le Prix littéraire France-Québec en 2013. Celui-ci nous plonge dans l’univers des chevaux de calèche du Vieux Montréal. Ce roman de type western poétique relate des amitiés, mais surtout l’hostilité d’un monde «sang» merci et tragique de l’univers des derniers cow-boys et de leurs chevaux.

Une fusion entre le «Far-Ouest» urbain sur un fond d’histoire d’amour, tel s’inscrit cette épopée romanesque.  Le château de tôle est la seule écurie qui a survécu aux projets immobiliers des chapeaux noirs entrepreneurs. Au printemps, depuis plusieurs années, les cochers et chevaux reviennent pour les touristes qui désirent connaître l’histoire montréalaise en calèche. Un narrateur omniprésent raconte l’arrière-scène de ce pèlerinage. On découvre un passé douloureux et glauque de la transsexuelle La Grande Folle et du Rôdeur le sans-abri ainsi que plusieurs autres pieds tendres (anciens cochers). Les événements passés, la mémoire de la jument Maggie et du premier cheval Boy racontent l’époque et le sort des ramifications obscures de Griffintown. Paul Despastie, un véritable cow-boy et  l’unique propriétaire de l’écurie se fait assassiner. Billy, fidèle palefrenier prendra la relève et verra non seulement aux bons soins des chevaux, mais aussi au bien-être des autres.  L’histoire de Marie, une nouvelle cochère venue du monde équestre devient l’un des personnages centraux du roman. Elle désire se faire une place parmi ce groupe d’hommes mal menés par la vie. Sa présence apportera un peu de tendresse à l’histoire.

La vie et la contre-culture  tragique de ces cochers cow-boys, celle du chat à trois pattes, de l’histoire d’amour entre Marie et John ainsi que plusieurs enjeux crasseux d’amitiés gravitent à travers l’intrigue.

Un roman québécois à part, qui ne rentre dans aucune case. Tout au long de cette étonnante histoire, l’auteure nous conduit dans un western spaghetti «à la Sergio Leone.» Les promenades en calèche de Montréal cachent un monde rompu qui est parfaitement ficelé dans ce roman où coexistent amour et violence. Même si les personnages sont nombreux et que par moment l’intrigue interrompue par des narrations un peu fastidieuses, l’auteure parvient à reconduire l’intérêt en soignant son style. Un style poétique sans jamais être artificiel, aux personnages attachants. On y retrouve généralement une atmosphère lourde, parfois remplie d’actions, mais surtout rattachée aux profils psychologiques des cochers. La description des lieux insalubres des écuries, un vocabulaire équestre dépeint et les histoires pathétiques des personnages rendent la lecture assommante par moment : «Sur le mur cabossé de la roulotte persiste le spectre acharné d’une croix pâle.» On sent que l’auteur s’attache souvent à décrire la crasse des cochers et l’apocalyptique de l’environnement que du déroulement de l’intrigue. Une fin prenante taillée dans les sentiments, mais absolument prévisible. Malgré quelques longueurs et un début lent, le lecteur aimera le genre. On demeure agréablement surpris de la poésie narrative utilisée par Marie Hélène Poitras, de l’analogie entre le dernier monde western, celui des chevaux et le monde moderne. Au final, un bon moment de lecture qu’on n’est pas près d’oublier.